Rwanda : au mémorial de Kigali, le génocide des Arméniens n’existe plus

Au mémorial de Gisozi, tous les génocides de l’Histoire sont évoqués… sauf celui des Arméniens, qui n’est plus évoqué sous pression de la Turquie. © JEAN BIZIMANA / X06713 / REUTERS

Sous la pression de la Turquie, le Rwanda a supprimé la référence au massacre des Arméniens de 1915 du principal musée consacré au génocide des Tutsis.

Par Guillaume Perrier, Le Point, 14 Janvier 2024

Le mémorial de Gisozi est un peu le Yad Vashem du Rwanda. « Le lieu de naissance de l’éducation à la paix » dans le pays. C’est dans ce vaste parc de Kigali, dédié à la mémoire des victimes du génocide des Tutsis en 1994, que se tiennent les commémorations officielles et que viennent se recueillir les chefs d’État étrangers. Ce sera encore le lieu des cérémonies du 30e anniversaire, le 7 avril prochain.

Ce mémorial a été inauguré en 2004, pour le 10e anniversaire, afin de proposer un grand récit national sur la tragédie de 1994. Les corps de 250 000 Tutsis victimes du génocide, dont les noms sont gravés sur une pierre de marbre, reposent dans les jardins. À l’intérieur du bâtiment, un parcours pédagogique entraîne le visiteur dans les affres de l’histoire du pays, grâce à des documents visuels et sonores. Les vitrines exposent des os, des crânes, des objets, des vêtements qui symbolisent le martyre des victimes, des armes et des slogans qui représentent la folie génocidaire.

Un génocide transparent

La muséographie a été conçue par Aegis Trust, une ONG britannique investie dans la prévention des génocides. Fondée en 2000 par les frères James et Stephen Smith, créateurs du National Holocaust Centre de Londres, cette organisation a été pensée pour prévenir les crimes de génocide et les crimes de masse dans le monde alors que, selon ses initiateurs, cette violence se banalise.

Le massacre systématique et planifié des Tutsis du Rwanda s’inscrit dans la continuité de l’Histoire. À l’étage du mémorial de Gisozi, une salle explicative est consacrée aux autres génocides survenus depuis le XXe siècle. On commence par le premier d’entre eux, le génocide des Hereros et des Namas de Namibie par l’occupant allemand en 1904. Viennent ensuite la Shoah, puis les massacres commis par les Khmers rouges au Cambodge, le génocide de Srebrenica par les milices serbes de Bosnie en 1995, et plus récemment, celui des Yézidis d’Irak par les djihadistes de Daech. En revanche, aucune trace du génocide des Arméniens de 1915.

Pressions turques

Au départ, un mur lui était pourtant consacré, mais la référence a purement et simplement été effacée. Selon un bon connaisseur de la politique rwandaise, l’explication est politique. Kigali aurait cédé aux pressions de la Turquie, qui ne reconnaît toujours pas le génocide de 1915 et conteste activement toute tentative de le documenter.

« La Turquie a proposé au gouvernement de Paul Kagame de reprendre les grands chantiers d’infrastructure du Rwanda abandonnés par les Chinois », raconte cette source. Le stade et le gigantesque Kigali Convention Center, perché sur une colline de la ville, dont le marché avait été attribué à des compagnies d’État chinoises, étaient notamment concernés.

Attribué en 2009, le palais des congrès devait initialement être livré en 2012. Mais en 2015, il était encore loin d’être achevé. La Turquie a alors proposé de finir le chantier en quelques mois, en tenant le budget initialement prévu de 300 millions de dollars. L’accord a été officialisé le 25 avril 2015… le lendemain de la date commémorative du génocide des Arméniens.

Le régime de Recep Tayyip Erdogan avait une seule et unique condition, confirme-t-on dans les milieux politiques au Rwanda : la suppression de la salle consacrée au génocide des Arméniens de 1915, dans le musée de Gisozi. Ce qui a été fait. Le Kigali Convention Center a été achevé en 2016.

1 comment
  1. The government of the RoA and the Genocide Memorial Museum at Tzitzernakabert should have been the first to react to this event. They hold all the international levers, whether political, diplomatic, institutional networks, academic and NGO contacts etc. who can all raise their voice. It may have been easier to claim ignorance earlier, but it can no longer be done. Kudos to Keghart for having rung the great bells of Sartarabat, (literally). Let us see who will heed the calling from the four corners of the world whether in the Diasporas or in the RoA.

    The act is despicable but it is not surprising. Armenians would be fools to expect anything different from the denialist state machineries. So much for the idea that we are great chess players. It has obviously had zero effect on the necessary geopolitical strategic thinking. As the saying goes, “you ain’t seen nothin’ yet”. It is no longer a fight for land, freedom, truth or justice. It is now about erasure from history. The intent is not to leave Armenians even in museums. Pun intended, of course.

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