L’annihilation du Patrimoine Arménien de Turquie


Par Haroutioun Khatchadourian, Le Monde, Paris, 24 Avril 2010
 
The Annihilation of the Armenian Heritage in Turkey

Après l’appel de quelques intellectuels turcs, on commémorera cette année à Istanbul le souvenir des populations arméniennes anéanties par le génocide de 1915.

Le 19 avril 2010 le quotidien turc Hürriyet a publié un article écrit par Mehmet Yasin : "… Dans ce village (Yeni Gürle) habité autrefois par un millier d’Arméniens environ, je n’ai rien trouvé qui rappelle leur souvenir, sauf les ruines de l’église… Au moment des échanges de populations, un groupe de Tziganes venus des Balkans s’est installé ici. Ce sont probablement leurs descendants qui habitent les masures construites dans la cour de l’église Surp Kevork, dont il ne reste que deux murs. Cette église utilisée comme bidonville m’a rappelé les autres églises que j’ai vues dans divers endroits de l’Anatolie. Elles offrent toutes un spectacle qui illustre la capacité de destruction de notre peuple et son intolérance à l’égard des lieux de culte des autres religions…"



Par Haroutioun Khatchadourian, Le Monde, Paris, 24 Avril 2010
 
The Annihilation of the Armenian Heritage in Turkey

Après l’appel de quelques intellectuels turcs, on commémorera cette année à Istanbul le souvenir des populations arméniennes anéanties par le génocide de 1915.

Le 19 avril 2010 le quotidien turc Hürriyet a publié un article écrit par Mehmet Yasin : "… Dans ce village (Yeni Gürle) habité autrefois par un millier d’Arméniens environ, je n’ai rien trouvé qui rappelle leur souvenir, sauf les ruines de l’église… Au moment des échanges de populations, un groupe de Tziganes venus des Balkans s’est installé ici. Ce sont probablement leurs descendants qui habitent les masures construites dans la cour de l’église Surp Kevork, dont il ne reste que deux murs. Cette église utilisée comme bidonville m’a rappelé les autres églises que j’ai vues dans divers endroits de l’Anatolie. Elles offrent toutes un spectacle qui illustre la capacité de destruction de notre peuple et son intolérance à l’égard des lieux de culte des autres religions…"

Si le premier événement est positif en soi, il ne doit pas voiler le deuxième, et particulièrement la responsabilité des gouvernements turcs face à la disparition de l’héritage historique arménien.

Depuis un siècle, cet héritage est soumis à un processus de destruction qui se poursuit encore en ce moment. Peu de temps avant 1915, le patrimoine monumental comptait plusieurs milliers de monastères et d’églises, pour ne parler que de l’architecture religieuse. Et des centaines d’entre eux étaient des monuments très anciens, d’une immense valeur historique et artistique. Actuellement, les touristes qui voyagent en Turquie sont frappés par l’état d’abandon et de ruine dans lequel sont maintenus les derniers vestiges de ce patrimoine.

Depuis les débuts de la république turque, la dégradation des monuments arméniens qui avaient échappé aux destructions de la guerre se poursuit pour des causes diverses. Les catastrophes naturelles (tremblements de terre) et l’érosion sont, bien entendu, responsables de dégradations, et elles sont d’autant plus dévastatrices que l’État n’a jamais pris de mesures pour protéger ces monuments.

Mais les destructions intentionnelles sont certainement la principale cause de destruction du patrimoine arménien en Turquie. Celles-là prennent leur source dans la politique menée par les autorités depuis près d’un siècle. Nous pouvons en citer au moins deux. La première est l’idéologie profondément enracinées dans l’enseignement officiel de l’histoire. Les dogmes de la "thèse historique turque" des années 1930 se rencontrent dans des textes officiels et dans des publications académiques où l’histoire et la culture arméniennes sont soit volontairement oubliées soit dénaturées. La deuxième concerne la loi de 1983 sur la protection des monuments historiques et l’ambiguïté de l’État turc ou son incapacité à la faire appliquer. Exemples, l’article 6, concernant "les monuments classés" (très peu de monuments arméniens sont inventoriés), les articles 35 et 50, qui concernent les autorisations de recherche et prévoit d’accorder aux particuliers un permis de recherche de trésors, ce qui, dans les faits, revient à légitimer les fouilles clandestines, c’est-à-dire la chasse aux trésors.

Ces destructions intentionnelles sont aujourd’hui le résultat d’actes de pillage commis par la population : démolition de monuments utilisés comme réservoirs de matériaux, recherche d’objets précieux et fouilles illégales. Cette dernière forme de destruction, appelée en Turquie "chasse au trésor", est actuellement en progression rapide, comme l’atteste la multiplication des faits divers publiés par la presse ou sur Internet, et elle vise la totalité des monuments historiques.

Le fantasme du trésor caché est très répandu et, sous-développement économique aidant, une partie sans cesse croissante de la population cherche de l’or dans les ruines dans l’espoir d’échapper à la misère. Les chercheurs d’or détruisent tout sans discrimination, s’attaquent aux forteresses, aux caravansérails, et même parfois aux mausolées des saints musulmans. Mais leurs lieux de prédilection sont les églises et les monastères. Les églises arméniennes, surtout dans l’Est et le Sud-Est, sont particulièrement menacées. De plus, ces provinces, où se trouve la majeure partie du patrimoine arménien, étaient difficiles d’accès voire interdites aux étrangers pendant très longtemps à causes des troubles dont elles sont le théâtre et les chercheurs de trésors pouvaient agir à leur guise.

Le processus de détérioration se poursuit inexorablement, et si rien n’est entrepris pour l’arrêter on peut prévoir que dans un futur assez proche la plus grande partie des vestiges aura complètement disparu. Cette perte est d’autant plus irréparable qu’un grand nombre de ces monuments, partis du patrimoine de l’humanité, sont souvent vieux de plus d’un millénaire.

Jusqu’à ces dernières années, les autorités sont restées passives devant la destruction des monuments arméniens. Pendant près de cent ans, aucun d’entre eux (à une ou deux exceptions près) n’a bénéficié de mesures de surveillance, de conservation ou de restauration. Elles sont abandonnées au pillage.

Devant la flambée des destructions, depuis quelques années, une partie de l’opinion turque s’indigne et réclame du gouvernement des mesures propres à assurer la protection du patrimoine historique, y compris les monuments chrétiens, et en particulier arméniens.

Il se crée, au sein de la minorité arménienne de Turquie même, des associations qui luttent pour la reconnaissance du droit de propriété et la protection des édifices religieux de leur communauté.

Le gouvernement de ce pays qui fait des efforts pour se rapprocher de l’Europe et faire rayonner sa culture ne devrait pas permettre qu’une frange de sa population se livre à un vandalisme qui détruit les traces du passé. A l’heure où Istanbul est élue capitale culturelle de l’Europe, la Turquie se devrait de faire appliquer des mesures propres à assurer la conservation des monuments, sans discrimination et l’Union européenne devrait exiger des autorités turques des actions concrètes face à ce fléau en contradiction totale avec les valeurs de l’Europe.

La rénovation récente de l’église Sainte-Croix d’Akhtamar, sur une île du lac de Van, qui fut un "geste" politique, doit être accompagnée de mesures concrètes afin que l’ensemble du patrimoine arménien, oublié et systématiquement détruit depuis un siècle, soit placé de toute urgence sous la protection de l’État, restauré et rendu à leur propriétaire.

La Turquie a la responsabilité morale et financière de faire du sauvetage des derniers vestiges de ce patrimoine une priorité de sa politique culturelle. Ce n’est qu’avec cette attitude associée à des actions adéquates sur le terrain qu’un dialogue réel pourra commencer à s’établir entre elle et la nation arménienne.

Haroutioun Khatchadourian est ingénieur

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1 comment
  1. Patrimoine histoire et mémoire

    "émolition de monuments utilisés comme réservoirs de matériaux, recherche d’objets précieux et fouilles illégales."

    Pratique très commune dans un pays tourmanté, la France a connu les même souci pendant la révolution.
    Espéront qu’une solution durable soit trouvé, car l’identité d’un peuple est profondément liée à son passé donc a son patrimoine.

    Au dela de la perte d’identité qu’engendre la destruction du patrimoine, se déssine des générations de gens perdus sans racine qui est la seconde vague a attendre en cas "d’oublie" volontaire ou pas de la concervation..

    Cordialement

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