Les Syro-Arméniens prennent racine à Erevan

The below report by young author Tigrane Yegavian of France is presented to Keghart readers in Quebec (Canada), France and elsewhere who would like to read in French language.

Tigrane Yegavian, Orient XXI Reportage, Erevan, 29 Août 2022

Plusieurs milliers de Syro-Arméniens fuyant les combats d’Alep se sont établis depuis une dizaine d’années en Arménie et ont refait leur vie dans cette partie du Caucase. Le régime de Damas, qui a toujours été proche de celui d’Erevan, tente sans grand succès de les faire revenir à Alep.

Dans le salon de Koko, les discussions vont bon train. Plusieurs clients échangent les dernières nouvelles. « Tu es “descendu” à Alep ? » (comprendre : tu as fait un aller-retour ?). « J’ai un terrain à Kessab que j’aimerais vendre, il me manque un document spécial pour cela ». Certains Syro-Arméniens de la diaspora se rendent à Alep pour liquider un appartement, un fonds de commerce et repartir avec le cash, non sans courir le risque de complications à la douane arménienne.

«Il faut s’adapter tant bien que mal»

Dès qu’un client entre dans le salon, le jeune hipster qui me taille la barbe passe de l’arménien à l’arabe. Que pense-t-il de sa vie en Arménie, lui qui vivait encore à Alep il y a deux ans ? « Ni l’enfer ni le paradis. C’est un pays où il faut tant bien que mal s’adapter ». Voici dix ans que plusieurs dizaines de milliers de Syro-Arméniens ont trouvé un asile provisoire ou définitif sur la terre de leurs ancêtres. Jusqu’alors l’Arménie était assimilée à un pays de villégiature, à une 1 h 20 de vol d’Alep (2 h 15 depuis que la Turquie a fermé son espace aérien). Pour la bourgeoisie syro-arménienne, il faisait bon s’y oxygéner loin des regards inquisiteurs de la très conservatrice société d’Alep. Aujourd’hui encore, un vol hebdomadaire relie Damas et Alep à Erevan. Assuré par la compagnie Cham Wings, l’aller-retour Alep-Erevan est facturé près de 500 dollars (504 euros).

L’Arménie estivale avec ses nombreux monastères est devenue pour ces exilés chrétiens le lieu par excellence pour célébrer qui un mariage qui un baptême, afin de donner l’occasion aux familles éclatées par la guerre de ripailler autour d’une table généreusement garnie.

Les Aleppins sont pour beaucoup arrivés en Arménie par les derniers vols à l’été 2012, munis d’une valise avec des effets d’été. Sont-ils des réfugiés ? Aucun parmi les intéressés n’accepte cette définition. Au plus fort de la bataille d’Alep, le Haut-Commissaire aux Affaires de la Diaspora leur a facilité l’accès à la nationalité arménienne et leur a prodigué une assistance et quelques services sociaux en partenariat avec des ONG locales. Une année durant, les enfants ont pu poursuivre leur scolarité conformément au programme du ministère syrien de l’éducation nationale dans les locaux d’une école spécialement allouée à cet effet. Un bon tiers des “réfugiés” sont restés dans ce pays considéré en premier lieu comme un tremplin pour le Canada — leur principale destination —, la Suède, l’Australie, et dans une moindre mesure la France.

La dizaine de milliers qui est restée à Erevan s’est fondue sans bruit dans le paysage tout en faisant bénéficier la ville de son savoir-faire et de ses talents. Il suffit d’observer le nombre de restaurants qui proposent une gamme d’excellents mets orientaux pour s’en apercevoir. Appréciés pour leur discrétion, leur appétence au travail, les Syro-Arméniens ont ouvert des PME tandis que la jeunesse a trouvé du travail dans le secteur des nouvelles technologies.

«La vie là-bas est intenable»

Moustache fournie, Levon Belekhian fait partie de ces entrepreneurs aleppins qui regardent vers l’avant sans se retourner derrière eux. Après avoir mis ses enfants à l’abri en Arménie, il a fini par les rejoindre en 2015 et a démarré son entreprise de confection de vêtements de sport 100 % Made in Armenia. Il emploie 25 salariés directement et une cinquantaine indirectement via trois ateliers qui tournent à plein régime. Sa maîtrise de la chaîne de production et la qualité de ses produits sont la recette de son succès. Le fisc arménien le laisse tranquille. Il paie ses impôts, n’embête personne et ne se sent gêné en rien. À Alep, quelques parents gardent son appartement dans la zone chic des villas. Un retour lui paraît hautement improbable, car si les armes se sont tues dans sa ville, l’électricité, le mazout, l’eau font cruellement défaut.

“Une fois par an, on reçoit la visite d’un représentant du gouvernement syrien qui réunit la communauté. Leur but est de nous inciter à revenir, ils disent même qu’ils sont prêts à couvrir le prix des billets d’avion. Les gens sont polis et réservés, ils n’osent pas dire non, mais savent en leur for intérieur que la vie là-bas est intenable sans chauffage, sans électricité, sans services publics, sans confort… alors que les Turcs ont installé des populations hostiles à quelques kilomètres d’Alep du côté d’Idlib,, qu’ils ont pillé l’essentiel de nos biens”, explique-t-il. Retourner en Syrie signifie survivre avec une livre dépréciée à 80 %, se contenter d’un salaire moyen de 25 dollars (25,2 euros). Peu de gens se sentent prêts pour un tel sacrifice.

Originaire de Tal Abiad, Aruj Yessayan est entrepreneur et infatigable militant de sa communauté. Son commerce de pièces détachées de véhicules à Alep dans lequel les Arméniens excellaient avant la guerre lui permettait un train de vie confortable. “La situation socioéconomique des Syro—Arméniens d’Arménie a pâti de la hausse des loyers, de la pression immobilière”, soupire-t-il. Il ne se plaint pas. Il gagne correctement sa vie avec son entreprise de pièces détachées pour réfrigérateurs et climatisateurs. Ses enfants et ses petits-enfants partis s’installer au Canada et aux États-Unis lui manquent. Combien d’Arméniens sont restés en Syrie ? “À Alep il ne reste plus que 8 000 Arméniens, 1 000 à Damas, 100 familles à Kessab, 200 à Qamichli. Tout au plus une cinquantaine d’Aleppins à Tartous”, assure-t-il.

«Il faut qu’on prenne en compte notre voix»

Ararat Kostanian, 39 ans, chercheur à l’institut d’études orientales de l’académie nationale des sciences, prépare une thèse de doctorat sur la minorité arménienne de Syrie pour une université indonésienne. Conscient de la dimension stratégique des relations arméno-syriennes, il n’y va pas par quatre chemins : “Les Arméniens de Syrie se sont bien intégrés dans le tissu socioéconomique, ils ne se sentent pas trop dépaysés. L’Arménie est assez proche de leur mode de vie oriental. Ils ont été bien accueillis dans l’ensemble ; on ne peut pas parler de discriminations”. Il constate toutefois qu’ils se sont peu investis dans la vie publique. “On vit en Arménie après tout, mais on ne sort pas du cocon. Il faut changer les mentalités. Mes amis disent qu’il ne faut pas se mêler de la vie politique arménienne ; je ne suis pas de cet avis. Il faut être actif dans tous les domaines, sortir du ghetto, qu’on prenne en compte notre voix”, explique le jeune homme qui fait remarquer le poids des entrepreneurs syro-arméniens à Erevan. “Je pense que si cette relation économique se renforce, il est très probable que ça aidera les Syro-Arméniens à devenir un pont entre les deux pays”.

La République arabe syrienne a été parmi les premiers pays à reconnaître l’indépendance de la jeune République d’Arménie. Les relations économiques et politiques ont toujours été étroites bien que modestes. En 1992, le président Hafez Al-Assad avait fait un don de 6 000 tonnes de blé à l’Arménie au moment où un blocus énergétique paralysait complètement le pays en guerre contre l’Azerbaïdjan.

«Une ambassadrice proche d’Asma Al-Assad»

La Syrie avait aussi, au début des années 1990, mis à disposition des Arméniens une vaste zone franche dans le quartier chrétien de Tilel à Alep pour faciliter l’exportation de biens de consommation courante. L’Arménie a toujours maintenu son ambassade à Damas. Quant à la nouvelle ambassadrice de Syrie, nommée par décret présidentiel au printemps 2022, ce n’est pas une inconnue : il s’agit de l’ancienne députée de la communauté arménienne de Damas au Parlement syrien. Nora Arissian, historienne de formation autrice d’une thèse remarquée sur la position de l’intelligentsia syrienne au moment du génocide de 1915,.

Arabophone et arménophone, elle souhaite ouvrir un centre culturel syrien à Erevan afin de permettre aux enfants d’expatriés de ne pas perdre le lien avec la langue et la culture arabes. Mais aussi renforcer les études arabes à l’institut d’orientalisme de l’Académie des sciences et à l’université d’État d’Erevan, qui forment depuis des décennies des générations d’arabisants. Pour cela il lui faudra convaincre ses partenaires d’envoyer des étudiants à Damas comme c’était le cas jusqu’en 2012.

Dans la foulée de sa prise de fonction, Nora Arissian a réuni une cinquantaine d’entrepreneurs syro-arméniens afin d’examiner le potentiel d’une relation bilatérale très largement sous-exploitée. Une façon de voir en l’Arménie la porte d’entrée du marché eurasiatique pour les entrepreneurs syriens, mais aussi de souligner les points communs qui lient Erevan et Damas : défense des minorités d’Orient, convergence de vues sur le panturquisme, le panislamisme… : un narratif bien ficelé qui rencontre un écho favorable à Damas, où le pouvoir est soucieux de faire revenir la bourgeoisie arménienne d’Alep dans la perspective de la reconstruction du pays. Pour l’heure, cela reste encore un vœu pieux. Du moins tant que les sanctions internationales plomberont tout espoir de renaissance.

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